Texte établi par Dominique Triaire

 
JEAN POTOCKI est né et mort dans la même région : en Podolie alors polonaise, entre Berdyczów (auj. Berdychiv ; Balzac s’y mariera en 1850) et Winnica (auj. Vinnytsia). Il voit le jour en 1761 dans l’une des plus puissantes familles de Pologne, mais dès l’âge de neuf ans, il quitte son pays en proie à la guerre civile. Le français fut sans doute sa langue maternelle et assurément celle de sa formation puisque de 1774 à 1777, il est placé avec son frère Séverin sous l’autorité d’un pasteur vaudois qui emmène les deux enfants en Suisse.
Après une brève et ennuyeuse expérience militaire, Potocki, qui n’a pas encore vingt ans, se lance dans ce qui sera la grande expérience de sa vie : le voyage — il avait dû en prendre le goût dans son enfance. Entre 1779 et 1785, il se déplace continuellement avec la Méditerranée pour attraction : l’Italie à plusieurs reprises, la Sicile, l’Espagne, le Maroc, Tunis, Malte (il devient chevalier de l’Ordre), puis la Mer Noire, Constantinople, l’Égypte.

Dans la même période et dans le même mouvement, il s’intéresse à l’histoire des peuples slaves, qui constituera un axe fort de son œuvre, et engage des recherches sur le terrain en Carniole, en Hongrie, en Serbie, en Autriche.

Il se marie en 1785 ; son épouse, Julie, est alliée aux Czartoryski et au roi de Pologne. La mère de la jeune femme, la princesse Lubomirska, installe le couple à Paris. Potocki fréquente artistes, écrivains, érudits, mais ne renonce pas à voyager : encore l’Italie, l’Angleterre.

Première expérience aussi de la politique : il visite en 1787 la Hollande soulevée (qui peut-être lui rappelle les troubles de son enfance) et dès l’année suivante, passe à l’action : dans la Pologne à son tour entrée en révolution, le jeune homme fonde une imprimerie, lance un journal d’opinion, se fait élire à la diète, ouvre une salle publique de lecture. Il exprime ses idées dans de nombreux textes courts et percutants.

Même s’il n’écrit et ne parle qu’en français, il met le comble à son succès en effectuant un voyage en ballon au-dessus de Varsovie. Il poursuit en même temps ses travaux sur les Slaves qui nourrissent sa pensée politique. En 1790, brusquement, l’attrait du voyage, renforcé par son intérêt pour la politique, le saisit de nouveau et il prend la route de Paris où il rencontre les grands noms de la Révolution, avant de succomber une dernière fois à sa passion pour la Méditerranée : l’Espagne, puis le Maroc. A-t-on jamais remarqué que Potocki commence le Manuscrit trouvé à Saragosse quand cessent ses voyages méditerranéens ?

À son retour en Pologne, la situation est tendue : la Constitution du 3 mai 1781 a été votée et la Russie menace. Catherine lance ses troupes en juin 1792. Potocki prend part aux combats qui ne peuvent empêcher l’effondrement. La mécanique du second partage est enclenchée et la terre natale de Potocki devient russe.

La page politique est tournée, il revient à ses études historiques et se découvre une nouvelle passion : le théâtre de société. Entre 1792 et 1796, ces deux activités, ainsi que la rédaction du Manuscrit trouvé à Saragosse, occupent la plus grande part de son temps d’écrivain. De Hambourg à Berlin, il réside principalement en Allemagne. Son épouse meurt en 1794 ; deux fils étaient nés, qui seront élevés par la princesse Lubomirska.

À partir de 1796, Potocki se rapproche de la Russie ; il assiste au couronnement de Paul Ier à Moscou et en profite pour obtenir l’autorisation de parcourir le Caucase. Il y noue le plaisir du voyage, la recherche des antiquités, une vision politique. Revenu en Ukraine, il se marie une deuxième fois, en 1799. La jeune épouse, Constance, est une cousine éloignée et la fille du magnat Stanislas Félix Potocki que Jean connaît et apprécie depuis longtemps, bien qu’il ait joué un rôle peu reluisant en 1792 aux côtés des armées russes.

Après quelques années de retraite, Potocki publie en 1802 à Saint-Pétersbourg son principal ouvrage sur l’histoire des Slaves et se tourne vers la chronologie de l’Antiquité. L’année suivante, il fait un court voyage à Vienne et à Florence : il ne reverra plus l’Europe occidentale.

De 1804 à 1807, il est très proche du pouvoir impérial et se voit confier trois missions successives : il est invité à donner ses idées sur l’expansion russe vers le Sud et l’Orient, il est nommé chef des savants d’une ambassade vers la Chine (qui échouera), il reçoit la direction d’un journal anti-napoléonien. Pendant ces années pétersbourgeoises, il prépare une nouvelle version du Manuscrit trouvé à Saragosse

L’entrevue de Tilsit change la face de l’Europe et Potocki se retire en Ukraine. Malgré son ambition politique balayée, malgré son divorce, il travaille beaucoup : une troisième version de son roman est en chantier, il approfondit ses réflexions politiques sur la Russie et s’enfonce dans d’interminables calculs chronologiques.

Il accorde une grande attention aux enfants de son second mariage. En 1810, un séjour de quelques semaines dans la capitale lui permet de retrouver le monde savant, mais la séparation avec ses enfants est trop difficile et il reprend le chemin de l’Ukraine. Il poursuit ses travaux, achève le Manuscrit trouvé à Saragosse et se suicide en 1815.

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Ces quelques données biographiques permettent de comprendre pourquoi l’œuvre de Jean Potocki est restée très longtemps mal connue ; bien qu’elle soit intégralement en français, l’éloignement géographique de l’auteur, les événements historiques ont fait que ses ouvrages ne sont entrés en France qu’en très petit nombre, voire n’y sont pas entrés du tout.

Si son nom n’a pas totalement disparu, c’est qu’une traduction de son roman en polonais au milieu du XIXe siècle a maintenu son souvenir vivant parmi ses compatriotes. C’est aussi par ce canal que Roger Caillois, travaillant à son Anthologie du fantastique, a découvert le Manuscrit trouvé à Saragosse, attirant enfin l’attention des chercheurs français.

Un autre facteur a contribué à laisser Potocki dans l’ombre : outre qu’il était toujours un Polonais en France, il n’a jamais publié ses ouvrages qu’à quelques dizaines d’exemplaires, et un seul a été édité à Paris : le Manuscrit trouvé à Saragosse dépecé en deux livraisons, Avadoro (1813) et Dix journées de la vie d’Alphonse van-Worden (1814). Elles ne sont pas passées inaperçues puisqu’elles ont été plagiées à plusieurs reprises, mais l’audace des plagiaires prouve assez qu’elles eurent peu de succès — il est vrai qu’en ces années, les esprits n’étaient pas à la littérature.

Si depuis l’édition Caillois (fort incomplète), puis l’ouverture des archives de l’ex-URSS, de nombreux manuscrits de Potocki ont été retrouvés, beaucoup apparaîtront encore soit dans les fonds d’archives qui ont été peu explorés (Lituanie, Biélorussie), soit dans ceux qui sont en cours d’inventaire en Ukraine, soit enfin dans les archives privées d’Europe occidentale.

Telle que nous la connaissons aujourd’hui, l’œuvre de Jean Potocki peut se répartir en cinq grands domaines.

1. Le Manuscrit trouvé à Saragosse.

Il existe dans trois versions : la première date des années qui suivent le voyage de 1791 en Espagne et compte trente-neuf journées ; les dix-huit premières n’ont pas été retrouvées. La deuxième version, dont Potocki confie le premier décaméron à un imprimeur au début de l’année 1805, va jusqu’à la quarante-cinquième journée. La troisième version, à laquelle il travaille après son retour en Ukraine, sans doute dès 1808, va à son terme en soixante et une journées.

2. Les voyages.

Ils ont souvent été accompagnés ou suivis de relation : en 1784, Turquie et Égypte ; en 1787, Hollande ; en 1791, Maroc ; en 1794, Basse-Saxe ; en 1797-1798, Astrakan et Caucase ; en 1805-1806, Mongolie. On peut ajouter un opuscule sur la Crimée, publié en 1810. Plusieurs journaux de voyage n’ont pas été retrouvés.

3. Le théâtre.

Potocki n’a jamais eu l’ambition de faire œuvre majeure dans ce domaine ; il a toutefois fait éditer avec beaucoup de soin un recueil de six parades (1793), jouées dans le théâtre du château de Łańcut, propriété de sa belle-mère. L’année suivante, il donne à l’imprimeur Les Bohémiens d’Andalousie, mis en scène à Rheinsberg, chez Henri de Prusse, et qui annoncent le Manuscrit trouvé à Saragosse. Deux parades enfin ont été retrouvées, restées à l’état de manuscrit et probablement écrites pour le théâtre de Tulczyn, palais de Stanislas Félix Potocki.

4. La politique.

Elle s’organise autour de deux périodes : les années polonaises (1788-1792) et les années russes (1804-1807). L’activité journalistique est importante, mais les objectifs sont sensiblement différents : défense d’un pays menacé en Pologne, perspectives de conquêtes en Russie.

5. L’histoire et la chronologie.

Les ouvrages sur l’histoire des Slaves constituent la part la plus importante de l’œuvre de Potocki. À partir de 1802, il s’intéresse à la chronologie antique. Si les travaux historiques ont perdu de leur intérêt (il s’agit souvent de compilations « commentées »), si la chronologie a été profondément remaniée par Champollion, ils forment le soubassement de sa pensée politique, de son regard de voyageur et même d’une part de ses écrits de fiction.

La correspondance de Potocki réunit quelque deux cents lettres, ce qui est bien peu. C’est ici que les recherches prochaines seront certainement fécondes.

Potocki a laissé de nombreux dessins, souvent tracés au cours de ses voyages.

 

 

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